Instants de bonheur
Maniere de voir - Franck Ménétrier - 2001-08-22
f.menetrier@magic.fr 07H24.
Calme plat au bureau. Aucun bruit, aucun appel. Avantage, ou inconvénient pour certains, de travailler le week-end. Mon esprit vagabonde puis s'arrête sur une pensée insistante.
L'herbe est courte et verte, l'air est pur, la lumière rasante. Mon acolyte scrute l'horizon, le vent est nul. Je sourit. Une marmotte détale devant nos pieds, puis elles sont plusieurs à s'éloigner par notre présence dérangeante, maniant leur embonpoint avec élégance.
Je m'approche du vide. Mon cœur se serre, je ne suis rien au milieu de tout. Les quelques centaines de mètres verticales, sous mes pieds, m'appellent, me narguent. Elles m'oppressent également, je sais que le salut ne viendra que par elles. Derrière moi se dresse un mur invisible et malgré tout infranchissable. Ne pas reculer, combattre cette sensation de malaise, cette ennemie qui voudrait que l'on renonce. Bientôt, quelques secondes de chute, bienfaitrices, anéantiront des heures de marche.
Mon esprit se verrouille avec la sangle de mon casque. Plus aucune pensée néfaste ne viendra troubler ma préparation. L'objet culte apparaît alors, sortant délicatement de son sac, naissance indolore qui lui permettra de réaliser ce pourquoi il est programmé. Il s'installe mollement sur mon dos, désormais, nous ne faisons plus qu'un, la communion s'opère. Je ne ressens plus la pression du vide. Au contraire, une certaine euphorie m'envahit, provoquant un sentiment de surpuissance et d'invincibilité. Un cri sort de ma gorge sans en avoir été prié auparavant. Mon cœur bat, vite. Il faut y aller maintenant. Je décompte. les paroles sont froides, l'esprit bouillant. Je commence à courir, Denis me suit.
Courir, proprement, puissamment.
Le sol a disparut. Le volume de la vallée explose à mes yeux, lorsqu'une accélération démoniaque m'emporte vers le bas. La roche défile, lisse , puissante. Un furtif coup d'œil ,j'aperçois Denis, lui aussi frôlé par le manteau de pierre. Mes membres s'allongent sur le souffle grossissant. Les secondes passent, une à une, presque lentement, dans un bruit ahurissant. Le granit s'éloigne doucement dans mon dos, les arbres et les pierres de la vallée se jettent sur moi avec frénésie. Eclair d'instinct. C'est l'heure. Je pose la main sur cette poignée tant désirée. Puis je la lâche dans l'ouragan, le temps s' arrête.
Impatience. Impuissance.
Le choc salvateur est rude, désiré. Un regard vers le ciel, Le tissu se déploie dans la violence, le glisseur me rejoins calmement. Vallée devant, falaise derrière, tout va bien, une fois de plus.
Une lente descente s'amorce dans le brusque silence. Le calme est trompeur, un posé délicat m'attend patiemment, en bas, sur le chemin. Je scrute les arbres, freine, relâche. Le vent redouté n'est pas encore là.
Le sentier a grossi, un peu vite. Il défile,régulier.Ca y est, j'abaisse mes mains, ralentissant, mais la vitesse est encore élevée, m'obligeant à courir brusquement devant les randonneurs surpris. Le tissus s'affaisse, un instant rigide et fort, dorénavant sans vie.
J'ai envie de crier. Je ne le fais pas. Mes yeux se ferment sur quelques secondes de bonheur.
C'est le réveil, je quitte rapidement la toile qui me prolongeait. Denis arrive bruyamment, lui aussi. L'accolade est franche. Un flot de paroles nous envahi comme pour mieux s'expliquer ce qui viens de nous arriver.
La chose est vaine, les mots ne sont rien. L'action est trop forte pour se laisser décrire.